Presse et scène sont souvent fréquentées et alimentées par les mêmes écrivains au XIXe siècle.
Car si elles n'apportent pas la même considération ou la même
reconnaissance symbolique que la poésie, elles délivrent souvent des
appointements beaucoup plus conséquents que la librairie. Balzac dans
sa Monographie de la presse parisienne pointe ces petits
journalistes « vivant de leur bien, en bourgeois » car ils « ont joint
à ce métier l'exploitation du vaudeville et du mélodrame en
commandite ». La bohème fourmille de journalistes qui, comme Henri
Murger ou comme Henri Monnier, le créateur de Joseph Prudhomme,
sont aussi des vaudevillistes très célèbres. La plupart des grands
écrivains comme Balzac, Sand, Dumas ou Zola chercheront d'ailleurs
aussi notoriété et revenus au théâtre et dans les journaux.
Les
mêmes pratiques d'écriture, souvent méprisées par les Ecrivains qui y
voient le comble de la « littérature industrielle » circulent dans le
journal et au théâtre : écriture en collaboration, production de
commande et en série, reprise et dévoiement générique de personnages
ayant déjà circulé comme madame Angot. Presse et scène fournissent les
productions les plus éphémères liées à l'actualité la plus fugace. Le
journal et le théâtre sont en fait les premiers vecteurs du
développement d'une culture de masse qui développe une relation à la
fois matricielle et ambiguë avec la littérature.
Politiquement, ces deux mondes sont étroitement surveillés par un pouvoir qui tout au long du XIXe
siècle les censure et/ou les contrôle abondamment car il pressent leur
pouvoir subversif et leur lien direct avec le public. De ces deux lieux
viendront aussi des formes de contestation obliques, et quelquefois
jumelles comme le prouve la circulation d'un Robert Macaire entre
presse et scène.
Cette proximité explique peut-être la cruauté de ces deux mondes l'un envers l'autre comme le montre Illusions perdues
de Balzac. Alors que les journaux dissèquent avec délectation les
coulisses des théâtres dans les échos et le feuilleton, les pièces de
théâtre font une critique ingénieuse du régime de la publicité et des
journalistes à l'image d'Eugène Scribe dans Le Charlatanisme ou La Camaraderie, ou de Delphine de Girardin dans sa pièce L'Ecole des journalistes.
Mais
ces deux mondes sont surtout producteurs de phénomènes textuels qu'ils
s'échangent dans un cycle dialectique que rien n'arrête : scies de
vaudevilles transmises par les journaux, épigrammes journalistiques
resservies dans les pièces de théâtre, adaptations de pièces de théâtre
sous forme de romans-feuilletons, publication de pièces réputées
injouables dans les revues ou au rez-de-chaussée des quotidiens, revues
de fin d'année qui reprennent toute la production journalistique de
l'époque ou font paraître en scène des journaux personnifiés,
chroniques de presse transformées en pièces (Courteline). L'hybridation
des procédés est sans limite comme le montrent la théâtralisation
générale de l'article journalistique et la présence en fin de siècle de
petites saynètes à la Capus dans tous les journaux de l'époque.
Nous
souhaitons que tous ces aspects - et d'autres - soient explorés dans le
colloque. Il ne s'agira cependant pas ici de s'interroger sur la
critique théâtrale déjà explorée dans un colloque récent (Le Miel et le fiel, Marianne
Bury, Hélène Laplace-Claverie [dir.], PUPS, coll. « Theatrum mundi »,
2008), mais d'analyser les multiples relations sociologiques,
poétiques, politiques que nouent ces deux mondes souvent décrits l'un
et l'autre comme marginaux ou secondaires par rapport au champ
littéraire. Ces deux champs désignent des genres d'écriture et des
pratiques littéraires et sociales qui fonctionnent en miroir. Pourront
notamment être explorées les pistes suivantes :
1/ Relais
-Carrières
croisées ou parallèles : voies de la reconnaissance institutionnelle,
hiérarchies des fonctions et des institutions au théâtre et dans le
journal, réussites économiques ou sociales, doubles carrières et
réseaux communs (directeur de théâtre et de journal, dramaturge et
critique, comédien et journaliste), journaux émanant d'une salle de
spectacle…
-Construction et gestion médiatique des carrières
théâtrales (les débuts, les premières, les potins, les « bénéfices »,
les retraites, les nécrologies…).
- Rapports parallèles au pouvoir politique et jeux croisés avec le contrôle étatique.
2/ Reflets
-La
presse représentée au théâtre : figures de journalistes et intrigues de
journal, la salle de rédaction comme lieu théâtral, représentations
satiriques de la presse et de son pouvoir…
-Constructions
médiatiques (romans-feuilletons, physiologies, premiers Paris,
anecdotes…) de types et de lieux emblématiques de la vie théâtrale :
l'actrice, le débutant, le protecteur, le foyer, la salle de spectacle…
3/ Echanges
-Journal
comme support éditorial et éventuel lieu d'invention poétique :
spectacles dans un fauteuil, pièces publiées en feuilleton, texte
théâtral et images de spectacle, presse illustrée spécialisée,
reconstitution du spectacle visuel dans les pages du journal.
-Formes
et écritures : sous-genres dramatiques nés du journal (revue,
drame-chronique, mélodrame-fait divers, vaudeville anecdotique…) ;
théâtralisation de l'écriture journalistique (mise en dialogue,
dramatisation, procédés rhétoriques ou comiques, adaptation des
romans-feuilletons à la scène…)., hybridation des procédés.
- Reprises et adaptations de figures et de textes journalistiques/dramatiques.
Le colloque se tiendra à l'université Paul-Valéry de Montpellier 3 du 17 au 19 juin 2010.